Il y a des dominations qui s’expliquent. Et il y en a d’autres qui stupéfient. WordPress appartient clairement à la deuxième catégorie.
En avril 2025, 43,4 % de l’ensemble des sites web actifs sur la planète tournaient sous WordPress. Pas 43 % dans une niche. Pas 43 % en comptant les sites abandonnés. 43 % du web vivant, réel, indexé par Google. Face à des challengers mieux financés, mieux marketés, plus modernes à première vue. Shopify, Wix, Webflow, Squarespace : tous ont tenté leur chance. Shopify, second du classement parmi les CMS connus, plafonne à 4,8 % de parts de marché. Wix n’atteint que 3,7 %. Squarespace, 2,3 %.
L’hégémonie de WordPress n’est pas un accident. C’est le résultat d’une philosophie, d’une architecture, et d’un écosystème que personne n’a réussi à répliquer.
La naissance d’un outil de blogging devenu un mastodonte du web
Tout commence en 2001, quand Michel Valdrighi, développeur français, crée b2/cafelog. Un outil de blog open source en PHP et MySQL, pensé comme une alternative à Blogger et Greymatter. Simple, efficace, utilisé par environ 2 000 personnes. Puis, fin 2002, Valdrighi disparaît. Plus de mises à jour, plus de nouvelles.
C’est alors qu’un étudiant de 19 ans à Houston entre en scène. Matt Mullenweg, passionné de jazz et de photographie, utilisait b2 pour son blog personnel. Face à l’abandon du projet, il propose de le forker, c’est-à-dire de repartir du code existant pour créer quelque chose de nouveau. Mike Little, développeur à Birmingham, lève la main le premier. Le 27 mai 2003, WordPress 0.70 voit le jour.
Peu de gens ont vu venir ce qui allait suivre.
En 2004, l’introduction des extensions transforme radicalement l’outil : n’importe quel développeur peut désormais ajouter des fonctionnalités sans toucher au cœur du CMS. En 2005, Matt Mullenweg fonde Automattic pour pérenniser l’écosystème commercial. En 2010, WordPress représente déjà 13 % du web mondial. La croissance ne s’arrêtera plus jamais.
La philosophie open source : le secret de sa longévité
WordPress est gratuit. Totalement gratuit. Distribué sous licence GPL, il peut être téléchargé, modifié, redistribué sans condition. Cette liberté est le fondement de tout.
Comparer WordPress à Shopify ou à Wix, c’est comparer deux modèles économiques diamétralement opposés. Shopify vous loue une boutique. Wix vous loue un site. WordPress vous donne les clés de votre maison, point.
Depuis sa création, WordPress a connu 52 versions majeures et plus de 760 releases au total. Chaque mise à jour naît de la contribution de milliers de développeurs bénévoles, répartis sur tous les continents. Personne ne leur paie leurs heures. Ils contribuent parce qu’ils utilisent le produit, parce qu’ils en vivent, parce qu’ils en croient la philosophie.
C’est précisément cette dynamique qu’aucun investisseur ne peut acheter et qu’aucune startup ne peut reproduire en 18 mois de sprint agile.
SaaS vs open source : pourquoi les grandes entreprises préfèrent garder le contrôle
Voici la question que chaque DSI finit par se poser : à qui appartiennent vraiment mes données ?
Avec Shopify, Wix ou Squarespace, la réponse est inconfortable. Vos contenus, vos données clients, votre référencement, votre code : tout réside sur des serveurs tiers. Si la plateforme augmente ses tarifs de 40 %, vous payez ou vous partez. Et partir signifie tout remonter ailleurs, souvent à perte.
WordPress, à l’inverse, est une solution open source auto-hébergée. Les grandes entreprises choisissent massivement de conserver le contrôle total de leurs données, ce que les plateformes SaaS fermées ne permettent pas. Time Magazine, Microsoft News, TechCrunch : autant de médias mondiaux qui font confiance à WordPress pour leurs sites à fort trafic, précisément parce qu’ils gardent la main sur leur infrastructure.
La RGPD a encore renforcé cet argument. Savoir exactement où sont stockées vos données utilisateurs n’est plus une option : c’est une obligation légale. Un CMS auto-hébergé sous WordPress répond à cette exigence de façon bien plus transparente qu’une SaaS américaine basée dans le Nevada.
L’économie florissante autour de l’écosystème WordPress
Derrière WordPress, il n’y a pas seulement un logiciel. Il y a une industrie.
Le répertoire officiel recense plus de 65 000 plugins disponibles, ainsi que plus de 14 000 thèmes gratuits. À cela s’ajoutent des milliers de thèmes et extensions commerciaux vendus sur des marketplaces comme ThemeForest ou Elegant Themes, générant collectivement des centaines de millions de dollars par an.
WooCommerce, l’extension e-commerce de WordPress, est installée 774 273 fois par semaine. Un chiffre vertigineux, qui illustre à lui seul la puissance de l’écosystème. WooCommerce détient 20,1 % de parts de marché parmi les sites e-commerce mondiaux.
Des agences spécialisées, des freelances certifiés, des hébergeurs dédiés, des consultants SEO : des dizaines de milliers de professionnels vivent exclusivement grâce à WordPress. C’est précisément grâce à cet écosystème structuré qu’une entreprise peut facilement trouver des experts via une Plateforme de spécialistes WordPress pour transformer un simple site vitrine en une véritable machine à conversion e-commerce ou en portail institutionnel robuste.
Cette richesse humaine est irremplaçable. Aucune plateforme SaaS ne peut offrir un vivier d’experts aussi vaste, aussi diversifié et aussi immédiatement accessible.
Les futurs défis du CMS : headless, IA et Web3
WordPress n’est pas invincible. Il serait naïf de le croire.
L’architecture headless représente la menace la plus concrète à court terme. Le principe : découpler le back-end (gestion du contenu) du front-end (rendu visuel), pour alimenter simultanément un site web, une app mobile, un objet connecté, depuis une seule source de données. Des concurrents comme Contentful, Strapi ou Sanity se sont spécialisés dans ce modèle. Le marché mondial du CMS headless pesait 860 millions de dollars en 2024 et devrait atteindre 4,59 milliards d’ici 2033. La croissance est réelle.
WordPress répond par sa fonctionnalité Full Site Editing et son API REST native, qui permettent déjà des architectures headless ou découplées. La communauté travaille activement à renforcer ces capacités. C’est une course, pas une défaite annoncée.
L’intelligence artificielle constitue l’autre terrain de jeu. Les CMS qui intégreront nativement la génération de contenu, la personnalisation dynamique et l’optimisation SEO automatisée prendront un avantage décisif dans la prochaine décennie. WordPress, fort de sa communauté de développeurs, a déjà commencé à intégrer des plugins IA puissants. L’agilité de son modèle open source jouera ici en sa faveur : quand une innovation émerge, un plugin WordPress l’exploite souvent avant que les plateformes SaaS aient terminé leur roadmap produit.
WordPress n’a pas survécu 20 ans par inertie. Il a survécu parce qu’il incarne une idée : le web appartient à ceux qui le construisent, pas à ceux qui le louent. Cette idée, en 2026, reste plus pertinente que jamais.



